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Analyse géopolitique

Les Etats-Unis ne sont plus un pays fiable. Pour certains, le constat n’a rien de nouveau, pour d’autre un réveil plutôt désagréable se profile, et pour bien d’autres c’est du « business as usual ». Le retrait de l’armée américain de l’Afghanistan en Aout 2021 a été extrêmement rapide et mal organisé a été le résultat d’un accord conclu entre les États-Unis et les talibans en 2020 (sous Trump, mais appliqué sous Biden).

L’approche actuelle n’est donc pas nouvelle, car elle confirme tout même que de la puissance économique, financière et politique du pays, apparaît comme déboussolé, gouverné par un chef instable et erratique, sans aucune force de rappel démocratique.

Pour penser la suite, il faut prendre la mesure du tournant en cours. Si les trumpistes mènent une politique aussi brutale et désespérée, c’est parce qu’ils ne savent pas comment réagir face à l’affaiblissement économique du pays. Exprimé en parité de pouvoir d’achat, c’est-à-dire en volume réel de biens, de services et d’équipements produits chaque année, le PIB de la Chine a dépassé celui des Etats-Unis en 2016. Il est actuellement plus de 30 % plus élevé et atteindra le double du PIB états-unien d’ici à 2035. La réalité est que les Etats-Unis sont en train de perdre le contrôle du monde.

Plus grave : l’accumulation des déficits commerciaux a conduit la dette extérieure publique et privée du pays à une ampleur inédite (70 % du PIB en 2025). La remontée des taux d’intérêt pourrait conduire les Etats-Unis à devoir verser au reste du monde des flux d’intérêts considérables, ce à quoi ils avaient jusqu’ici échappé grâce à leur mainmise sur le système financier mondial. C’est ainsi qu’il faut lire la proposition détonante des économistes trumpistes, visant à taxer les intérêts versés aux détenteurs étrangers de titres états-uniens. Plus direct encore, Trump veut renflouer son pays en s’appropriant les minerais ukrainiens, en prime du Groenland et de Panama.

Trump, chef colonial empêché implémentant une stratégie singulière

D’un point de vue historique, il faut noter que l’énorme déficit commercial états-unien (environ 3 % à 4 % du PIB en moyenne chaque année, de 1995 à 2025) a un seul précédent pour une économie de cette taille : c’est approximativement le déficit commercial moyen des principales puissances coloniales européennes (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas), entre 1880 et 1914. La différence est que ces pays détenaient d’énormes actifs extérieurs, qui leur rapportaient tellement d’intérêts et de dividendes que cela suffisait amplement à financer leur déficit commercial, tout en continuant d’accumuler des créances dans le reste du monde.

Dans ce contexte de basculement géopolitique, les marchés financiers mondiaux doivent se préparer à un changement de paradigme. L’hégémonie du dollar, longtemps perçue comme intangible, est de plus en plus remise en cause par la montée en puissance de nouvelles zones économiques, notamment en Asie. À mesure que la dette américaine deviendra plus difficile à financer et que les tensions protectionnistes s’intensifieront, les actifs libellés en dollar pourraient perdre de leur attrait.

Les investisseurs devront repenser leurs stratégies : diversification accrue hors des marchés américains, hausse de l’intérêt pour les actifs tangibles (or, matières premières stratégiques) et montée en puissance des marchés émergents.

Ainsi, en dépit de ses ambitions coloniales à peine voilées (annexation du Groenland), les États-Unis ne disposent plus des fondations économiques et financières qui avaient permis aux anciennes puissances impériales de perdurer. Le retrait chaotique d’Afghanistan n’est que le symptôme visible d’un monde en recomposition, où l’instabilité politique américaine devient un risque systémique pour la finance mondiale.

Alors que d’autres acteurs, au premier rang desquels la Chine et l’Inde et indirectement le BRICs, redéfinissent l’ordre mondial, l’Amérique s’enfonce dans une crise de légitimité et d’autorité, dont les conséquences seront déterminantes pour l’équilibre géopolitique du XXIᵉ siècle. Ceux qui sauront anticiper cette recomposition pourraient en sortir renforcés ; les autres devront en subir les soubresauts.