Les États reprennent la main : vers la fin du libre-échange total ?
L’année 2025 se termine sur un paradoxe : les marchés financiers semblent plus que jamais incontournables, et pourtant, la confiance paraît fragile. Pourquoi ? Parce que l’environnement économique, monétaire et géopolitique a changé de nature.
D’un autre côté, les États, longtemps relégués au second plan du monde des marchés, reprennent désormais l’initiative. Subventions massives, incitations à la relocalisation industrielle, renforcement des cadres réglementaires : la “main invisible” du marché devient soudain beaucoup plus visible.
Pour l’investisseur particulier, prendre position aujourd’hui, c’est naviguer entre deux univers à présent imbriqués : celui des marchés financiers et celui des pouvoirs publics ; un environnement souvent plus volatil que les marchés eux-mêmes. Dans ces conditions, investir exige une stratégie fine et une gestion rigoureuse des risques, dorénavant plus concentrés que jamais.
Dans cet article, nous examinons d’abord l’état des marchés pour 2026, puis la montée d’un capitalisme d’État et d’un commerce international fragmenté, avant de proposer des pistes d’action concrètes.
Des marchés sous tension structurelle
- Taux d’intérêt, valorisations et croissance
Les prévisions pour 2026 suggèrent un environnement de croissance modérée, dans lequel les taux d’intérêt resteront élevés ou ne seront réduits qu’avec prudence.
Alors :
- Une réduction partielle des taux pourrait se réaliser, mais elle ne garantit pas une reprise spectaculaire des marchés.
- Pour que les actions restent attractives, les entreprises devront continuer à afficher une croissance solide de leurs bénéfices. A priori cela semble le cas puisque, à titre d’exemple, J.P. Morgan Asset Management estime qu’un portefeuille classique composé de 60 % d’actions et 40 % d’obligations pourrait continuer à offrir un rendement moyen annuel d’environ 6,4 % sur les 10 à 15 prochaines années. Historiquement, ce type de portefeuille a généré des rendements annuels compris entre 6,5 % et 9 %, selon les marchés considérés.
- Géopolitique & incertitude
Les tensions géopolitiques, rivalités sino-américaines, conflit entre la Russie et l’Ukraine, dépendances énergétiques, ainsi que l’indice de satisfaction des consommateurs continuent d’alimenter la volatilité des marchés.
Ces derniers n’aiment guère l’incertitude, surtout lorsque l’économie traditionnelle est bousculée par des stratégies politiques parfois absurdes, guidées avant tout par des objectifs électoraux plutôt que par l’intérêt général. L’économie montre alors des signes de faiblesse… ou, à l’inverse, de surchauffe.
Par ailleurs, certains secteurs vedettes, comme la technologie ou l’intelligence artificielle, doivent désormais démontrer la solidité de leur modèle à long terme pour justifier des valorisations toujours élevées.
- Marchés = opportunités, mais avec prudence
Faire confiance aux marchés ne signifie pas investir à l’aveugle. Cela implique de bien comprendre le contexte, d’accepter une certaine volatilité et de se concentrer sur des entreprises aux fondamentaux solides, capables de générer innovation et plus-value sur le long terme. En résumé : les marchés restent utiles, mais la confiance automatique appartient au passé.
Les États reprennent la main
- Le retour de l’interventionnisme
Les États-Unis, l’Union européenne et la Chine ne se contentent plus de réguler l’économie : ils redéfinissent les règles du jeu et imposent de nouvelles normes opérationnelles. Par exemple, le Chips and Science Act aux États-Unis et le Net Zero Industry Act en Europe visent à relocaliser des activités stratégiques. Ce phénomène s’inscrit dans une tendance plus large, que l’on appelle désormais le « capitalisme de blocs », où les États jouent simultanément le rôle d’investisseurs, de régulateurs et parfois même de concurrents.
- Vers la fin du libre-échange intégral
Le modèle classique du commerce mondial, fondé sur une libéralisation sans limites, apparaît aujourd’hui fragilisé, voire remis en question. Plusieurs études anticipent une fragmentation accrue et une réduction des échanges entre continents.
Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), si tant est qu’elle conserve encore son statut de référence, le volume des échanges mondiaux devrait reculer en 2025, avant un rebond modeste en 2026. En parallèle, la consolidation des flux maritimes laisse entrevoir une réduction d’environ 1,8 % du transport par mer sur la même période.
Pour les investisseurs, cela signifie que les chaînes d’approvisionnement, la dépendance aux ressources stratégiques et les tensions géopolitiques deviennent des facteurs clés de risque… mais aussi, potentiellement, des sources d’opportunité.
Quels impacts pour l’investisseur ?
- Diversification renouvelée
En 2026, la diversification ne peut plus se limiter à la distinction classique entre pays développés et pays émergents. Il est essentiel de :
- S’exposer géographiquement, en équilibrant ses positions entre Amérique, Europe, Japon et Asie ;
- Diversifier les classes d’actifs, en combinant actions, obligations, infrastructures et matières premières.
Au-delà de la simple allocation, la qualité des entreprises choisies devient primordiale. Les consultants recommandent notamment de privilégier les sociétés capables de générer des flux de trésorerie stables et disposant d’un véritable pouvoir de fixation des prix, garantissant ainsi une performance résiliente même en période de volatilité.
Par ailleurs, il peut être judicieux d’intégrer des actifs tangibles, comme les infrastructures ou les ressources stratégiques, qui profitent des politiques publiques et de la relocalisation industrielle. Cette approche permet non seulement de réduire le risque global du portefeuille, mais aussi de capter les nouvelles opportunités offertes par un contexte économique remodelé par l’intervention des États et les changements géopolitiques.
- Se positionner “avec” les États plutôt que “contre”
Lorsque les politiques publiques deviennent un levier majeur, énergie verte, semi-conducteurs, relance industrielle, l’investisseur avisé se pose une question essentielle : se positionner “avec” ou “contre” les choix des États.
Se positionner “avec” signifie investir dans les secteurs et les entreprises qui bénéficient directement des politiques publiques, qu’il s’agisse de subventions, de relocalisations industrielles ou de régulations favorables. Cela inclut, par exemple, les infrastructures d’énergie renouvelable, la production de semi-conducteurs ou encore les matières premières stratégiques liées à la transition énergétique.
Cependant, le succès n’est jamais garanti : bien souvent, un concurrent asiatique entre dans la danse en invoquant les principes du libre-échange… tout en interprétant à sa manière les règles du libre-échange et la notion de réciprocité.
Dès lors, le problème de fond nous est renvoyé, comme un boomerang, dans notre propre camp.
Se positionner “contre”, en revanche, consiste à investir dans des activités ou marchés qui risquent de subir les effets des régulations ou de la concurrence étatique. Dans ce contexte, ces choix comportent un risque plus élevé, mais peuvent aussi offrir des opportunités pour les investisseurs avertis capables d’anticiper les tensions géopolitiques et économiques.
Les actifs tangibles, comme les infrastructures, l’énergie ou certaines matières premières critiques, deviennent des relais de performance particulièrement intéressants lorsqu’ils sont alignés avec les politiques publiques. L’enjeu pour l’investisseur n’est donc plus seulement le profit à court terme, mais la cohérence avec la stratégie économique des États, qui façonnera les marchés de demain.
La voie du milieu est souvent le meilleur choix, car elle se concentre sur les tendances de croissance à long terme, où les entreprises jouent le rôle d’« activateurs » et de « réalisateurs ». Cela exige toutefois une bonne compréhension du paysage du marché, une clarté sur les rôles de chacun et, surtout, une approche vigilante.
- Accepter une volatilité accrue
Le “monde d’avant”, ou plutôt le monde de stabilité prolongée, est terminé. Volatilité, surprises, corrections sont à prévoir. Ce n’est pas une raison pour rester à l’écart, mais juste pour adapter son horizon, son seuil de tolérance et sa gestion du risque.
Pour aller plus loin
La question n’est plus de savoir si l’on peut encore faire confiance aux marchés, mais comment le faire intelligemment. En 2026, la confiance n’est plus “naturelle” : elle se construit, jour après jour, à travers l’analyse, l’anticipation et la compréhension des nouvelles dynamiques économiques.
Les marchés restent indispensables, mais ils évoluent désormais dans un environnement remodelé par :
- l’intervention accrue des États,
- la fragmentation du commerce mondial,
- l’accélération de la transition énergétique et industrielle.
Pour l’investisseur, cela implique plus de vigilance, plus de réflexion stratégique, mais aussi plus d’opportunités pour ceux qui savent s’adapter.
En bref : les marchés ne disparaissent pas — ils changent.
