Le changement n’intervient pas seulement quand il est nécessaire : il intervient quand le besoin s’en fait sentir.
Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, le monde s’est lancé dans une évolution synchronisée, sur la base de cibles macro-économiques. En tout cas, c’est ce que nous pensions tous, encore récemment. Nous semblions capables de surmonter toutes sortes de problèmes d’origine humaine (les nombreuses et importantes corrections sur le marché des actions, les crises financières et bancaires, l’attaque du World Trade Center à New York, Fukushima, etc.) Ces évènements successifs ont marqué nos préoccupations, nous ont conduits à nous engager dans plus de sécurité et plus de surveillance, autant qu’à prendre des mesures pour une meilleure qualité de vie.
Dans le même temps, les gouvernements ont prôné un monde globalisé, avec une centralisation plus marquée du pouvoir (l’exemple concret le plus parlant à ce titre est la réalisation de l’Europe) ; les classes politiques se sont mises à l’écart dans leurs bulles, ils peuvent gouverner et légiférer en toute impunité, et s’en tiennent rigoureusement aux exigences macro-économiques. L’essor de ce type de gouvernement nous évoque les décisions politiques qui ont été à l’origine de l’URSS. Nous connaissons les désastres qui ont suivi, et il est même surprenant que ce système se soit répété, alors que nous savons que l’échec sera total.
Il y a presque deux ans, la population suisse votait en faveur d’une limitation de l’immigration incontrôlée. L’intention première était d’endiguer une vague d’immigrants pour lesquels il n’existe aucune possibilité de travail et de logement, et donc qui ne peut s’adapter au niveau de vie élevé en Suisse. Or, le dénouement politique s’est avéré différent : la Suisse s’est trouvée en contradiction par rapport à la libre circulation des personnes ; de fait, c’est une situation périlleuse pour le pays qui peut perdre de nombreux avantages liés aux traités conclus avec les états membres de l’UE.
Le système de libre-échange et de libre circulation mis en place par l’UE est à deux vitesses, d’un point de vue intellectuel. Tout d’abord, c’est un système très élitiste. Seules les personnes qui ont un niveau de vie et d’éducation plus élevé que la moyenne peuvent tirer profit pleinement de ses avantages de libre circulation ; les travailleurs pauvres n’ont pas la possibilité en terme de mobilité de chercher un travail dans une autre région que la leur. D’autre part, ceux qui profitent du système ont accès à de nombreux types de bénéfices, où qu’ils aillent.
Le point d’inversion de ce système de libre circulation aux yeux de la population, fut le manque de marge de manœuvre pour négocier et aller vers un consensus. La non-renégociation du traité est d’ailleurs aussi une des raisons qui a conduit au Brexit. En parallèle, d’autres sujets s’ajoutaient, et la discussion franche n’intervenait pas, comme dans le cas du QE et de la politique monétaire. Les conséquences ont été à l’opposé de celles escomptées : une mauvaise affectation de montants astronomiques, et une situation du marché complètement faussée.
Lorsqu’une minorité prend les décisions pour une majorité, les remises en question ne manquent pas. De plus, le pouvoir étant détenu par cette minorité, les évolutions interviennent non plus lorsque la majorité les souhaite, mais lorsqu’elles sont nécessaires. Prenons une image : quand un fidèle client fréquente le même restaurant jour après jour et paie l’addition, il ne s’attend pas au même plat tous les jours. Même s’il ne cherche pas la variété, il devra éviter les carences en consommant des menus variés. Le même principe s’applique lorsque l’élite minoritaire a promis à la majorité de non-privilégiés l’augmentation de son niveau de vie, mais que les effets escomptés n’interviennent pas pendant longtemps.
La société est en position d’évoluer de manière uniforme lorsque toutes ses composantes en retirent des bénéfices. Des millions de personnes ont été tirées de la pauvreté ces trois dernières décennies et ce n’est pas la conséquence du libre-échange ou de la mondialisation. Ce qui a permis ce mouvement, c’est le fait que la population avait une sorte de garantie d’accès égalitaire à l’éducation, aux améliorations des infrastructures, à une meilleure alimentation, etc. Ces améliorations nourrissaient la croissance. Mais cette réussite avait un coût ; et même, en réalité, le monde occidental dans son ensemble a payé un lourd tribut pour cette période.
L’objectif initial, c’est-à-dire l’amélioration du niveau de vie pour tout le monde, était certes bien intentionné. Mais à un certain point, tout a déraillé. L’optimisme qui consistait à croire que chacun pouvait accéder à un niveau sociétal supérieur s’est vu influencé lorsque la quantité a pris le pas sur la qualité et lorsque le court terme est devenu prédominant sur le long terme.
Par conséquent, aujourd’hui, des segments entiers de nos systèmes économiques sont exposés à des indicateurs de croissance zéro. Un état ne peut survivre longtemps avec seulement deux secteurs dynamiques (la banque et le marché immobilier). Et bien que ces deux activités soient par défaut des secteurs de valeurs ajoutées nulles, elles ont été désignées comme prioritaires par les classes politiques.
Le fait que le consensus envers les élites est de plus en plus rejeté a été confirmé d’une manière frappante à la fin de la semaine dernière. En France, le parti de droite, les Républicains, choisissait au deuxième tour son candidat pour la présidentielle. Curieusement, près de 9 millions de personnes ont participé au vote. Ils avaient le choix en substance entre un programme déjà vu et un autre moins tourné vers l’Europe (abolition des 35 heures, nouvelles lois sur le marché du travail, suppression de 500 000 emplois dans le secteur public).
L’issue de ce deuxième tour démontre que la majorité estime que des changements sont nécessaires. Reste la question : les Français vont-ils comprendre que ce statu quo encouragé par le passé couplé à l’assortiment complet de prestations sociales ne mène nulle part ? Certes, ils ne le veulent pas, mais ils en ont besoin.
En conclusion, les temps prochains vont se révéler passionnants, jusqu’au départ prévisible des anciennes élites.
