Chaque décennie a son prophète de malheur. Cette fois, c’est Jacques Attali qui revient sur le devant de la scène pour annoncer une « crise financière majeure » imminente. Son argument : l’explosion des dettes publiques, la défiance croissante des épargnants envers les obligations souveraines, et la concentration du capital dans quelques entreprises jugées indestructibles.
Le diagnostic est séduisant, presque trop. Il coche toutes les cases du récit anxiogène qui fonctionne si bien en période d’incertitude. Mais avant même d’examiner son analyse, il faut comprendre qui parle.
Qui est Jacques Attali ? Un produit pur de la haute technocratie française
Pour les lecteurs du Moyen‑Orient qui le découvrent peut‑être, Jacques Attali n’est pas un simple commentateur médiatique. C’est l’une des figures intellectuelles les plus influentes de la vie politique et économique française depuis quarante ans.
Né en 1943 à Alger, dans une famille juive séfarade cultivée et aisée, il grandit dans un environnement cosmopolite où l’éducation est centrale. Sa famille s’installe à Paris avant l’indépendance de l’Algérie, et Attali devient rapidement un symbole de la méritocratie républicaine française.
Son parcours académique est un condensé de l’élite française :
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École Polytechnique (major de promotion),
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École des Mines,
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Sciences Po,
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ENA, l’école qui forme les hauts fonctionnaires et dirigeants publics.
Il incarne ce que certains appellent la “noblesse d’État” : une élite technocratique convaincue que l’État, bien piloté, peut orienter l’économie, la société et même l’avenir.
Conseiller spécial du président François Mitterrand pendant une décennie, Attali a influencé la construction européenne, la politique industrielle française et la création d’institutions internationales. Essayiste prolifique, futurologue assumé, il aime penser en termes de cycles historiques, de ruptures civilisationnelles et de grandes tendances globales.
Comprendre ce parcours est essentiel : Attali parle depuis une tradition intellectuelle où l’État est le garant ultime de la stabilité, et où les crises sont avant tout des problèmes de gouvernance et de structure.
1. Le récit d’Attali : une mécanique bien huilée
Son analyse repose sur trois piliers :
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Des États surendettés qui peinent à convaincre les investisseurs.
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Des épargnants prudents, qui préfèrent les géants technologiques aux bons du Trésor.
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Un risque systémique, où un défaut de confiance pourrait déclencher une réaction en chaîne.
Ce tableau n’est pas faux. Il est simplement incomplet.
2. La dette publique : un faux coupable
On présente souvent la dette comme une bombe à retardement. Pourtant, les faits racontent une autre histoire.
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Le Japon vit avec une dette colossale depuis vingt ans sans crise obligataire.
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Les États-Unis financent leurs déficits sans difficulté majeure.
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Les investisseurs institutionnels ont structurellement besoin d’obligations souveraines.
Autrement dit : le niveau de dette n’est pas un indicateur absolu de risque. Ce qui compte, c’est la structure de cette dette, sa maturité, sa devise, et la crédibilité de la banque centrale qui la soutient.
3. Le vrai sujet : une architecture financière déséquilibrée
Là où l’analyse d’Attali devient intéressante, c’est lorsqu’elle évoque la concentration du capital dans quelques entreprises. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il s’accélère.
Les flux se dirigent vers les mêmes valeurs, les mêmes ETF, les mêmes géants technologiques. Non pas par fuite des États, mais par recherche de visibilité et de rendement dans un monde saturé d’incertitude.
Le risque n’est donc pas la dette publique en soi, mais la fragilité d’un système où tout le monde mise sur les mêmes chevaux.
4. La contre‑solution : sortir du piège narratif
Plutôt que de dramatiser la dette, il est temps de repenser la manière dont nous finançons nos économies.
4.1 Reconfigurer la dette publique
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Allonger les maturités pour réduire le risque de refinancement.
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Développer des obligations thématiques (vertes, transition, innovation).
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Introduire des instruments indexés sur la croissance plutôt que sur l’inflation.
4.2 Réorienter l’épargne
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Encourager l’investissement dans les PME innovantes.
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Réduire la dépendance aux méga‑caps via des incitations fiscales intelligentes.
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Créer des fonds publics‑privés orientés vers l’économie réelle.
4.3 Moderniser la gouvernance budgétaire
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Évaluer la dette selon son retour économique, pas seulement son volume.
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Adopter des règles budgétaires contracycliques plus fines.
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Prioriser les dépenses productives plutôt que les coupes aveugles.
Conclusion : la crise n’est pas là où on la cherche
L’alerte d’Attali a le mérite de rappeler que la confiance est le carburant du système financier. Mais elle passe à côté de l’essentiel : ce n’est pas la dette qui menace la stabilité, c’est la manière dont nous allouons le capital et structurons le financement public.
La véritable urgence n’est pas de paniquer, mais de réinventer l’architecture financière pour qu’elle serve l’économie réelle plutôt que de la fragiliser.
Une crise peut se profiler, oui. Mais elle ne viendra pas forcément d’où on nous dit qu’elle viendra.
