L’intelligence artificielle ne se contente pas de transformer les chaînes de production ; elle reconfigure en profondeur la cartographie de la liquidité mondiale.
Quand la mondialisation portait le dollar
Depuis la fin de Bretton Woods, le dollar s’est imposé comme la colonne vertébrale du commerce et de la finance mondiale. Cette domination n’est pas seulement symbolique : elle est inscrite dans les bilans des banques centrales et dans les flux quotidiens des marchés.
Quelques chiffres en donnent l’ampleur :
- 58–60 % des réserves de change mondiales sont libellées en dollar, contre plus de 70 % au début des années 2000.
- 90 % des transactions de change impliquent le billet vert.
- Environ 50 % du commerce mondial est facturé en USD, y compris entre pays tiers.
- Plus de 60 % de la dette internationale est émise en dollar.
Cette architecture repose sur un mécanisme bien rodé : les États-Unis exportent des dollars via leurs déficits courants, autour de 3 à 4 % du PIB ces dernières années, puis les réabsorbent via leurs marchés financiers, les plus profonds et les plus liquides au monde. C’est le « privilège exorbitant » décrit par Valéry Giscard d’Estaing : une asymétrie structurelle qui permet à Washington de financer son économie à bas coût.
Mais cette mécanique suppose un monde où les chaînes de valeur sont longues, fragmentées, et où les importations américaines irriguent la planète en liquidités. Autrement dit : un monde globalisé.
L’IA rebat les cartes : quand l’automatisation raccourcit les chaînes
L’essor de l’intelligence artificielle et de la robotique industrielle modifie désormais les arbitrages de localisation. Lorsque le capital technologique remplace le travail peu qualifié, l’avantage salarial des économies émergentes s’érode. Les critères déterminants deviennent alors la proximité des marchés finaux, la stabilité politique et la sécurité d’approvisionnement.
La relocalisation, ou son cousin diplomatique, le friend-shoring, cesse d’être un slogan politique pour devenir un calcul économique rationnel.
Or les États-Unis représentent 13 % des importations mondiales de biens. Une contraction même partielle de cette demande aurait des effets systémiques :
- moins d’importations signifie moins de dollars exportés vers l’Asie et les économies émergentes ;
- moins de dollars exportés signifie moins de réserves en USD accumulées par les banques centrales ;
- moins de réserves signifie moins de recyclage automatique vers les Treasuries.
Ce ralentissement mécanique intervient alors même que les États-Unis continuent d’attirer près de 40 % des flux mondiaux de capital en actions et disposent d’un marché obligataire souverain de plus de 25 000 milliards de dollars.
Le paradoxe est donc le suivant : la puissance financière américaine reste intacte, mais la diffusion commerciale du dollar pourrait s’affaiblir si les chaînes d’approvisionnement se raccourcissent.
Les émergents face à une liquidité plus rare
Pour les économies en développement, le dollar n’est pas seulement une monnaie : c’est une ressource stratégique. Il sert à payer l’énergie, à refinancer la dette externe, à stabiliser les devises locales. Les épisodes de tension monétaire, 2013, 2020, 2022, ont montré à quel point cette dépendance peut devenir un risque existentiel.
Si les flux commerciaux en USD se contractent structurellement, les émergents devront ajuster leur stratégie. Plusieurs pistes existent :
- développer les règlements bilatéraux en monnaies locales ;
- diversifier les réserves vers l’or ou le renminbi ;
- renforcer les coopérations monétaires régionales, notamment au sein des BRICS.
Mais aucune alternative ne combine aujourd’hui la profondeur du marché américain, la convertibilité totale et la sécurité juridique des Treasuries. La question n’est donc pas celle d’un renversement brutal, mais d’une érosion progressive de l’universalité du dollar.
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Questions clés pour les marchés
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Conclusion : une hégémonie qui se recompose
L’intelligence artificielle ne signe pas le déclin du dollar. Elle en redessine simplement le terrain d’influence. À mesure que l’automatisation rend la relocalisation industrielle économiquement rationnelle, les flux commerciaux qui irriguaient le système dollar se contractent. Mais cette contraction n’équivaut pas à une perte de statut : elle marque plutôt une transition vers une hégémonie plus sélective, moins diffuse, mais plus résiliente.
Car si les BRICS gagnent en visibilité, ils ne gagnent pas en infrastructure. Leurs initiatives monétaires fragmentent l’espace commercial, mais ne menacent pas l’architecture financière mondiale, un domaine où les États-Unis conservent une avance institutionnelle que personne ne peut encore égaler. Dans un monde plus régionalisé, plusieurs monnaies peuvent coexister pour les échanges locaux. Un seul reste indispensable lorsque la liquidité se tend, que la confiance vacille ou que les capitaux cherchent refuge.
Le dollar pourrait ainsi devenir moins omniprésent dans les transactions quotidiennes, mais plus central dans les moments décisifs. Moins universel, mais plus incontournable. Ce n’est pas la fin d’une hégémonie : c’est son ajustement à un monde où la rareté de la liquidité mondiale renforce, paradoxalement, la valeur de la seule monnaie capable d’absorber les chocs.
