?? Une transition énergétique devenue compétition mondiale
Aux États-Unis, en Europe et en Chine, la même idée s’impose : verdir l’économie ne suffit plus, il faut en contrôler la production. Les panneaux solaires, batteries, éoliennes ou électrolyseurs ne sont plus de simples outils climatiques ; ils sont devenus les armes stratégiques du XXIe siècle.
Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, la planète a redécouvert les mots “dépendance” et “chaîne d’approvisionnement”. Résultat : après trente ans de mondialisation libérale, un nouveau protectionnisme s’installe — mais cette fois au nom du climat.
L’Amérique verte, mais surtout souveraine
En 2022, Joe Biden a lancé l’Inflation Reduction Act (IRA), un plan colossal de 370 milliards de dollars d’incitations pour les technologies propres. Officiellement, il s’agit de soutenir la transition énergétique américaine. En réalité, c’est une stratégie d’industrialisation massive : seules les entreprises produisant sur le sol américain bénéficient des subventions.
Tesla, LG, Volkswagen, Northvolt (tombé en faillite) tous ont annoncé des usines aux États-Unis, attirés par des crédits d’impôt généreux et des procédures simples. Le message est limpide : America First, version verte.
Pour Washington, la relance verte est autant un projet climatique qu’un outil de puissance.
L’Amérique veut sécuriser ses filières critiques, créer des emplois industriels et réduire sa dépendance à la Chine. Et pour l’instant, cela fonctionne.
L’Europe, entre ambitions vertes et désordre stratégique
Face au choc américain, l’Union européenne a voulu répondre. Le Green Deal Industrial Plan et le Net-Zero Industry Act de Bruxelles affichent des intentions ambitieuses : produire sur le continent les technologies qui feront la neutralité carbone. Mais, derrière les slogans, la mécanique européenne s’enraye.
L’Union souffre d’un handicap politique et structurel majeur : elle dispose d’un marché unique, mais pas d’un véritable capital politique, budgétaire ni industriel commun. Les décisions sont fragmentées entre Bruxelles, les capitales nationales et les intérêts industriels locaux. Résultat : une Europe à 27 vitesses, où les grandes puissances dépensent massivement tandis que les plus petites attendent le soutien d’un budget européen limité.
Berlin veut protéger son industrie automobile ; Paris ses champions énergétiques ; Rome réclame des marges de manœuvre budgétaires. Et au milieu, la Commission européenne tente d’arbitrer, souvent trop tard, souvent trop timidement. La Banque européenne d’investissement agit, mais sans la puissance de feu d’un Trésor américain.
L’Europe a les idées du XXIe siècle, mais les outils du XXe.
Le manque de coordination et de mutualisation du capital devient aujourd’hui le talon d’Achille de la souveraineté européenne. Tant que l’Union ne disposera pas d’un vrai instrument financier commun, capable d’investir massivement et rapidement, elle restera dépendante des décisions nationales et des contraintes budgétaires.
Les entreprises, elles, n’attendent pas : les investissements dans les batteries, l’hydrogène et les semi-conducteurs partent là où les règles sont simples et les subventions garanties.
Et pour l’instant, c’est souvent… outre-Atlantique.
Résultat : L’Europe parle de transition, l’Amérique la finance. L’Europe débat, la Chine produit.
C’est tout le paradoxe d’un continent qui veut être leader de la transition mais peine encore à s’organiser comme une puissance.
La Chine, du champion vert à la forteresse industrielle
De son côté, la Chine observe avec un mélange d’ironie et d’inquiétude. Pékin a investi massivement dans les technologies vertes dès les années 2000. Aujourd’hui, elle contrôle 80 % de la production mondiale de panneaux solaires, 70 % des batteries et une part dominante des métaux rares.
Ses subventions sont moins visibles que celles des Occidentaux, mais tout aussi puissantes : crédits d’État, soutien opaque aux “champions nationaux”, contrôle des exportations. Face aux barrières américaines et européennes, la Chine réplique désormais avec des restrictions sur les terres rares et un discours nationaliste :
Vous nous accusez de dumping vert ? Nous vous vendons votre transition.
Le paradoxe est total : c’est la Chine, longtemps vilipendée pour sa pollution, qui fournit au monde les outils de sa décarbonation.
Et la Suisse dans tout ça ?
La Suisse n’a pas lancé de plan massif comparable. Elle parie sur sa capacité d’innovation privée et ses pôles d’excellence (EPFL, ETHZ, cleantech, industrie de précision). Mais à mesure que les blocs économiques se referment, la Confédération pourrait se retrouver à la périphérie des grandes chaînes industrielles.
Son défi n’est pas de subventionner à la manière américaine, mais de rester intégrée dans un système européen fragmenté. La Suisse a tout intérêt à miser sur l’agilité, la recherche appliquée et les partenariats internationaux plutôt que sur la course aux milliards.
?? Vers une économie géopolitisée
Le “protectionnisme vert” n’est plus une contradiction : c’est la nouvelle grammaire du capitalisme mondial. Les États investissent, dirigent, planifient, au nom du climat, mais avec les réflexes du pouvoir.
Chaque panneau solaire devient un enjeu de souveraineté, chaque batterie une arme commerciale.
Cette mutation a trois conséquences majeures :
- Le retour de l’État stratège.
Les gouvernements redéfinissent les priorités économiques, quitte à fausser la concurrence internationale. - La fragmentation des marchés.
Le monde se découpe en blocs, américain, européen, chinois, chacun protégeant ses technologies et ses matières premières. - Une transition à deux vitesses.
Les pays capables d’investir des centaines de milliards avancent, les autres suivent, ou décrochent.
?? En guise de conclusion
Ce que nous vivons n’est pas seulement une transition écologique : c’est une refondation du capitalisme industriel. Le libre-échange cède la place à la logique de blocs, et l’écologie devient le nouveau langage de la puissance. Derrière les discours verts, une réalité s’impose :
la course au climat est aussi une course à la domination économique.
La question n’est donc plus “qui sauvera la planète ?”, mais “qui fabriquera la planète décarbonée ?” Et la réponse, elle, se chiffre en milliards.
