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?? Le taureau charge, mais le serpent mord: pourquoi le prochain mouvement de marché dépend du levier invisible sous la surface

?? Éditorial

Les marchés adorent une belle histoire, et en ce moment, c’est le grand retour du taureau.
 Les actions américaines grimpent, l’or brille, et la confiance revient après deux années de fatigue économique. L’inflation reste tenace mais gérable, et les investisseurs retrouvent le goût du risque.

Mais derrière cet optimisme se cache une réalité plus complexe. Le boom du crédit privé, autrefois salué comme la source la plus ingénieuse de rendement de Wall Street, montre désormais des fissures. Des taux d’intérêt durablement élevés fragilisent les emprunteurs, les options de refinancement se réduisent, et l’opacité du financement non bancaire crée un risque fantôme que peu prennent en compte.

Cette divergence, entre euphorie boursière et fragilité du crédit, pourrait définir la prochaine phase du cycle. Une légère correction pourrait raviver le marché haussier, mais un resserrement plus profond du crédit risquerait d’exposer les limites d’une croissance alimentée par l’effet de levier.

Pour les investisseurs, le message est simple : rester optimiste, mais pas aveugle. La suite dépendra moins des bénéfices trimestriels que de la capacité du moteur du crédit à continuer de tourner silencieusement sous la surface.

 

?? La question de la semaine : temps pour une correction du marché haussier ?

L’or scintille, les actions s’étirent, et les ombres du crédit privé assombrissent l’horizon. Si 2024 fut l’année de l’incrédulité, 2025 est celle de la divergence : entre les gros titres triomphants d’une reprise et les grondements discrets de tensions financières.

Le S&P 500 a rebondi depuis la vente massive d’avril, le “Jour de la Libération”, marquant ce que beaucoup appellent un nouveau marché haussier. L’inflation ralentit sans disparaître, les révisions de bénéfices se redressent, et les investisseurs parient à nouveau sur la croissance.  Mais dans le même temps, l’or a bondi de près de 50 %, les tensions dans le crédit privé augmentent, et les consommateurs américains ressentent la morsure des taux élevés et de la liquidité plus rare.

La question n’est pas de savoir si c’est un marché haussier, il l’est, mais jusqu’où il peut aller, dans l’ombre d’un resserrement du crédit. Et rappelons-le : la hausse est largement tirée par les investissements liés à l’IA, concentrés sur quelques thèmes de croissance séculaires. Voici la recap de la situation :

Thème

Direction

Implication

Marché haussier

?? Positif

Toujours intact, mais mûr pour une correction

Inflation

?? Persistante

Soutient la croissance nominale mais pèse sur les ménages

Crédit privé

?? Négatif

Risque systémique émergent

Or

?? Positif

Force refuge face à l’incertitude

États-Unis–Chine

?? Mixte

Volatilité accrue pour les secteurs industriel et technologique

Liquidité

?? En resserrement

Amplifie le risque de correction

Crédit à la consommation

?? En affaiblissement

Frein à la croissance discrétionnaire et aux PME

 

?? L’ascension implacable de l’or — valeur refuge ou bulle de sentiment ?

L’or est l’un des grands gagnants de 2025, bondissant de près de 50 % pour dépasser les 4 000 $/oz avant de corriger légèrement en octobre. Cette envolée est portée par un dollar affaibli, l’accumulation agressive des banques centrales (dépassant pour la première fois depuis 1996 leurs avoirs en bons du Trésor américain), et un afflux massif dans les ETF adossés à l’or.

Morgan Stanley prévoit désormais un prix cible de 4 400 $/oz d’ici fin 2026, soutenu par les baisses de taux, l’incertitude géopolitique persistante et la demande institutionnelle. Mais un risque de “destruction de demande” existe : la consommation de bijoux chute, et si les prix restent élevés, les banques centrales pourraient ralentir leurs achats.

 

??? Quand l’histoire rime : les leçons du cycle de l’or des années 1980

Le rallye actuel rappelle fortement celui de la fin des années 1980, lorsque le dollar s’affaiblissait après les Accords du Plaza, que la Fed passait à une politique accommodante, et que les investisseurs cherchaient une protection contre les erreurs de politique monétaire.

Comme alors, la hausse de l’or est aujourd’hui alimentée par la baisse des taux réels, le réalignement des devises et la méfiance vis-à-vis des politiques monétaires.

Thème

Cycle de l’or des années 1980

Cycle de l’or 2025

Contexte monétaire

L’austérité de Volcker avait écrasé l’inflation ; l’or a rebondi quand la Fed a commencé à assouplir (post-Accords du Plaza).

La Fed passe d’un resserrement à des baisses de taux dans un contexte de croissance molle et de déficits massifs.

Dollar

Forte baisse du dollar après les Accords du Plaza pour rééquilibrer la compétitivité.

Nouvelle faiblesse attendue du dollar avec le ralentissement américain.

Géopolitique

Guerre froide, volatilité pétrolière, tensions au Moyen-Orient.

Conflits au Moyen-Orient, rivalité U.S.–Chine, dédollarisation mondiale.

Banques centrales

Reconstitution prudente des réserves après des ventes massives.

Achats records — l’or dépasse désormais les bons du Trésor dans les réserves.

Taux réels

Leur chute a favorisé l’or (actif sans rendement).

Tendance similaire : taux réels en baisse alors que l’inflation reste collante.

Psychologie des investisseurs

Couverture contre l’inflation et diversification post-bulle boursière.

Même logique aujourd’hui après une forte expansion des multiples et une géopolitique tendue.

 

?? Le marché haussier est réel — mais a besoin de souffler

Selon Mike Wilson, CIO de Morgan Stanley : “Nous sommes dans un nouveau marché haussier, même si une correction approche.” Pour lui, avril a marqué la fin d’une “récession tournante” de trois ans. Depuis, la dynamique bénéficiaire repart, l’inflation se stabilise à des niveaux soutenant la croissance nominale, et les actions suivent une reprise en V classique.

Mais la hausse est devenue exubérante. Wilson anticipe une correction saine de 10 à 15 %, portée par :

  1. La montée des tensions commerciales avec la Chine, avec de nouveaux tarifs prévus en novembre.
  2. Le resserrement de la liquidité, alors que la Fed réduit ses réserves bancaires.
  3. La fatigue des bénéfices, les révisions cessant d’augmenter.

Il décrit désormais un monde de cycles plus courts et plus intenses, deux ans de hausse, un an de baisse,, loin des expansions décennales d’avant-COVID. Et il conclut : “Les actions sont devenues une couverture contre l’inflation. Les titres de qualité peuvent même offrir une protection moins chère que l’or.”

 

?? Le resserrement du crédit privé : le risque silencieux que nul ne peut ignorer

Pendant que l’or et les actions attirent l’attention, le crédit privé, un marché de 2 000 milliards de dollars, pourrait déterminer la durabilité réelle de la hausse.

Né comme niche de financement alternatif, il s’est envolé alors que les banques se retiraient du prêt aux entreprises. Mais avec des taux élevés prolongés, les premiers signes de stress apparaissent : marges d’intérêt qui s’érodent, refinancements difficiles, valorisations opaques.

Ce marché n’a jamais été testé dans une récession de grande ampleur. Et c’est là que réside le danger :

  • Illiquidité et opacité : les prêts ne se négocient pas facilement, les pertes restent invisibles jusqu’aux défauts.
  • Souscription affaiblie : la concurrence féroce a fait baisser les standards.
  • Liens bancaires : de nombreux fonds empruntent aux banques ; le risque pourrait se propager.
  • Exposition retail : les ETF et fonds semi-liquides ouvrent ce risque aux particuliers.

Fitch Ratings avertit : “Le risque de contagion augmente à mesure que les banques s’exposent davantage au crédit privé.” Et Jamie Dimon (JPMorgan) parle déjà d’“influence systémique potentielle sur Wall Street.”

En clair : si le crédit privé craque, l’emploi des PME, la consommation et l’appétit pour le risque pourraient en souffrir, même sans crise bancaire formelle.

 

?? États-Unis – Chine : la carte macro incertaine

Les tensions commerciales restent un facteur clé. Les restrictions chinoises sur les terres rares et les menaces américaines de tarifs à 100 % reflètent une rivalité structurelle durable.  Mais une rupture totale est peu probable : les économies restent interdépendantes.

Les États-Unis misent sur une politique industrielle dopée par l’IA, avec 2 900 milliards $ de besoins de financement pour les data centers sur trois ans, moitié via crédit privé et obligations. Cela soutient la croissance, mais amplifie le risque de levier si le crédit se resserre davantage.

 

?? En résumé : deux réalités, un marché

Les marchés sont à la fois euphoriques et fragiles. Les actions misent sur la reprise. L’or anticipe le risque. Et le crédit privé, coincé entre les deux, décidera de quel côté penchera la balance.

Une correction à court terme ne contredirait pas le scénario haussier, elle le renforcerait.
Mais il ne faut pas sous-estimer le facteur “crédit privé” : sous la surface d’un PIB solide et de prix d’actifs élevés, la contrainte du crédit se durcit déjà pour les PME et les ménages.

?? Conclusion :

  • Le taureau est encore bien vivant et charge en pleine lumière : mais mûr pour une correction.
  • L’or brille :  mais envoie un signal de prudence.
  • Le serpent du crédit privé se cache dans l’ombre, prêt à mordre lorsque les conditions deviennent défavorables. Invisible mais réel, il rappelle que même un marché haussier peut trébucher. Le crédit privé est la faille cachée, et pourrait façonner le prochain chapitre du marché.