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Quand la guerre technologique devient aussi guerre d’ombre

Une nouvelle ère de missiles et d’équilibres géopolitiques fragiles   – Planification stratégique pour la sécurité européenne dans des régions volatiles

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  • Le retrait du Traité sur les Forces Nucléaires à Portée Intermédiaire (FNI) (« INF Treaty ») en 2019 a rouvert la voie à la prolifération de missiles terrestres à moyenne et longue portée.
  •  9M729 (alias SSC‑8), missile développé par la Russie, a été confirmée comme utilisée sur le champ de bataille en Ukraine en 2025, en violation évidente du cadre que le traité INF visait à maintenir. 
  • Cette évolution redéfinit la sécurité européenne : le retour des missiles intermédiaires rend les réponses plus complexes, élargit les zones de menace et pose de nouvelles questions pour la dissuasion et la défense collective. 
  • Dans ce contexte, trois grands choix stratégiques se présentent : renforcer la défense (et le danger d’une course aux armements), relancer le dialogue et le contrôle international, ou accepter une nouvelle normalité instable.
  • Le lecteur est invité à s’interroger : quelle posture doit adopter l’Europe face à cette transformation ?

Contexte géopolitique

Le traité INF conclu en 1987 entre États‑Unis et URSS interdisait tous les missiles terrestres à portée intermédiaire (500‑5 500 km) afin de réduire le risque d’une frappe quasi‑instantanée en Europe. En 2019, les États‑Unis, accusant la Russie de déployer un missile (le 9M729) en violation du traité, se sont retirés. Depuis lors, la Russie a déclaré qu’elle n’était plus liée par son propre moratoire sur ces systèmes. Aujourd’hui, la guerre en Ukraine sert de terrain d’expérimentation et de message strategic: l’usage confirmé de missiles intermédiaires russes contre l’Ukraine montre un glissement de paradigme. 

 

Analyse : enjeux & dynamiques

✅ Aspects “avantageux” (pour les Etats concernés)

  • Pour la Russie, le déploiement de tels missiles renforce un effet de levier stratégique : peur, incertitude et pression sur les adversaires et alliés.
  • Cela oblige l’Occident (Europe et États‑Unis) à se repositionner, à développer des capacités nouvelles et potentiellement à relancer l’innovation militaire – un stimulus technologique.
  • La dégradation des anciens cadres d’armement permet aussi une redéfinition des alliances, du rôle de l’OTAN, et de la posture stratégique européenne.

 Aspects problématiques

  • L’un des rôles majeurs du traité INF était de réduire le seuil de déclenchement d’une guerre nucléaire ou quasi‑nucléaire en Europe. Avec sa disparition, ce seuil redevient flou.
  • Le temps de réaction est réduit : un missile intermédiaire à lancement mobile peut frapper des cibles en Europe en quelques minutes, compliquant l’anticipation et la riposte.
  • La prolifération de ces missiles risque d’entrainer une course aux armements, un retour aux logiques de la Guerre froide, et un affaiblissement des mécanismes de contrôle international. 
  • Pour l’Europe, il existe un vide stratégique : peu de systèmes de défense adaptés à ces menaces à moyenne portée. 

 

🔍 Alternatives et réponses possibles

  1. Renforcer la défense européenne : développement de radars, systèmes antimisiles, coopération renforcée dans l’OTAN & entre États européens.
    • Avantage : renforce la protection immédiate.
    • Inconvénient : très coûteux, risque d’escalade et de « logique hors‑contrôle ».
  2. Relancer le contrôle des armements et le dialogue : chercher un nouveau engagement (INF‑2.0) incluant missiles terrestres, maritimes, aériens, avec vérification et transparence. 
    • Avantage : possibilité de stabiliser la situation à long terme.
    • Inconvénient : contexte géopolitique peu favorable, la limitation des acteurs (Russie, Chine, autres) est très complexe.
  3. Adopter une posture d’acceptation pragmatique : reconnaître que la “norme” est en train de changer, adapter les stratégies nationales/alliances en conséquence sans chercher à tout bloquer.
    • Avantage : flexibilité, réaliste.
    • Inconvénient : risque de « nouvelle normalité » dangereuse, faible contrôle.

 

Implications pour l’Europe et la Suisse

Même si la Suisse n’est pas membre de l’OTAN, elle est directement concernée :

  • En tant que pays d’Europe centrale/alpine, elle se trouve dans un continent redéfini par la menace des missiles intermédiaires.
  • Cela pose des questions de politique étrangère : neutralité, coopération bilatérale avec les voisins, participation à des démarches de sécurité collective.
  • Enfin, la population peut voir les dépenses de défense augmenter, les risques de turbulences géopolitiques remonter, et la perception de “zone sûre” relativement s’éroder.

Conclusion

La guerre technologique fait désormais aussi guerre d’ombre : celle des missiles discrets, rapides, polyvalents, et des équilibres stratégiques qui vacillent. L’héritage des traités de la Guerre froide, comme le traité INF, s’effrite et l’Europe se retrouve à devoir choisir : courber le dos devant une nouvelle menace, se retrousser les manches pour se défendre, ou tenter de relancer des cadres de contrôle.

Il n’y a pas de solution simple : renforcer la défense sans déclencher une course, relancer le dialogue sans se faire dépasser, et s’adapter sans accepter passivement un nouvel ordre dangereux. Pour les européens, et pour la Suisse, le signal est clair : il est temps de regarder l’ombre des missiles, pas seulement l’éclat des canons.

« La paix ne se décrète pas, elle se prépare. »