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Speed read : Trump entouré des patrons de la Silicon Valley : image forte, clin d’œil médiatique… ou signe inquiétant ? L’histoire, de Mussolini à Xi Jinping, montre que l’alliance entre politique et technologie peut transformer nos sociétés — parfois pour le pire, parfois pour le meilleur. |
En lisant l’article du Temps sur le dîner organisé par Donald Trump avec les patrons de la tech américaine, j’ai eu un sentiment de déjà-vu. L’image est forte : le futur président attablé avec les figures les plus influentes de la Silicon Valley, discutant d’intelligence artificielle, de régulation, de dérégulation volontaire et d’avenir. Au premier regard, on pourrait y voir une simple rencontre stratégique. Mais si l’on prend un pas de recul, cette scène rappelle de nombreux épisodes où politique et technologie se sont intimement liés, avec des conséquences souvent lourdes.
Trump ne cache pas sa fascination pour l’IA, les cryptos et pour la puissance que représentent ces géants technologiques. En retour, certains acteurs de la tech voient dans son mandat une opportunité d’obtenir des conditions plus favorables : dérèglementation, libération complète du secteur, contrats publics, ou encore protection face à la concurrence chinoise. Autrement dit, chacun cherche à instrumentaliser l’autre. Ce jeu d’alliances n’est pas nouveau : il appartient à une longue histoire de collusions entre pouvoir politique et innovation technique.
En Chine, l’exemple est frappant. Depuis une dizaine d’années, l’État a intégré la technologie numérique au cœur de son modèle de contrôle social. Le système de crédit social, qui combine données issues des grandes plateformes privées avec les outils de surveillance étatique, illustre jusqu’à la caricature ce que peut donner la fusion entre Big Tech et autoritarisme politique. Sous Xi Jinping, la reconnaissance faciale, le big data policier et l’intelligence artificielle sont devenus des instruments stratégiques de stabilité intérieure.
Mais ce n’est pas une invention du XXIe siècle. Dans les années 1950, Mao Zedong avait déjà mobilisé la science et la technique pour transformer la société. Le Grand Bond en avant reposait sur une foi aveugle dans la capacité de l’ingénierie et de la planification à remodeler la nature et l’économie. On sait aujourd’hui que ces projets démesurés ont mené à des catastrophes humaines, mais à l’époque, ils étaient perçus comme la vitrine d’un pouvoir politique modernisateur.
L’URSS de Staline avait suivi la même logique : science et technique étaient mises au service de l’idéologie. Les grands projets d’infrastructures, l’exploration spatiale ou encore la biologie lyssenkiste n’étaient pas seulement des entreprises scientifiques : ils étaient des symboles de puissance, conçus pour démontrer la supériorité du régime.
Même l’Italie fasciste voyait dans l’aviation, la radio, le cinéma et l’automobile non seulement des outils de développement économique, mais surtout des symboles de modernité et d’autorité. Mussolini s’affichait volontiers au milieu des avions ou dans les usines pour incarner cette fusion entre technologie et pouvoir.
Et si l’on croit que ce phénomène ne concerne que les régimes autoritaires, rappelons qu’aux États-Unis, le président Eisenhower mettait déjà en garde en 1961 contre le « complexe militaro-industriel » : l’alliance étroite entre gouvernement, armée et industries technologiques, capable d’échapper au contrôle démocratique. Sa mise en garde résonne étrangement aujourd’hui, alors que l’IA et les plateformes numériques prennent une place centrale dans nos sociétés.
Ainsi, le dîner de Trump avec les magnats de la Silicon Valley n’est pas un simple fait divers mondains. Il illustre une tendance lourde : la rencontre entre pouvoir politique et pouvoir technologique, deux forces capables de transformer radicalement nos sociétés lorsqu’elles s’additionnent.
Pourtant, il serait réducteur d’y voir uniquement une menace. Certaines époques ont montré que la rencontre entre innovation et pouvoir pouvait aussi ouvrir de nouveaux horizons. Le New Deal de Roosevelt a mobilisé la science et l’industrie pour sortir les États-Unis de la Grande Dépression. La conquête spatiale, malgré ses dérives, a produit d’immenses retombées civiles, de la médecine à l’informatique. Pourquoi ne pas espérer que l’IA et la révolution numérique, si elles sont encadrées avec sagesse, deviennent-elles aussi un moteur d’avenir ?
L’histoire nous enseigne donc une double leçon : la vigilance est indispensable, mais le pessimisme n’est pas une fatalité. Tout dépendra de notre capacité collective à orienter cette alliance entre politique et technologie vers des finalités humaines plutôt que vers des logiques de domination.
