Quand un monde rocheux apparaît là où la physique dit qu’il ne devrait pas, cela rappelle une chose : les certitudes s’effondrent d’abord en silence, puis d’un seul coup. Entrons dans le sujet.
I. Un système qui ne devrait pas exister
Des astronomes observant la naine rouge LHS 1903 ont identifié une configuration qui contredit trois décennies de théorie sur la formation des exoplanètes : une « super‑Terre » rocheuse orbitant au‑delà de deux mini‑Neptunes riches en gaz. L’anomalie n’est pas cosmétique. Elle remet en cause l’hypothèse centrale selon laquelle la formation planétaire suit un gradient radial prévisible : planètes rocheuses à l’intérieur, géantes gazeuses à l’extérieur.
Les données sont claires :
- Quatre planètes, toutes orbitant plus près de leur étoile que Mercure ne l’est du Soleil
- Deux super‑Terres rocheuses (2 à 10 masses terrestres)
- Deux mini‑Neptunes, riches en gaz et plus grandes que la Terre
- La planète la plus externe, d’une masse de 5,8 Terres, est rocheuse et non gazeuse
- Température de surface estimée : 60°C, à la limite extrême de l’habitabilité
C’est la séquence qui pose problème. Les géantes gazeuses nécessitent une abondance de matériaux volatils ; les planètes rocheuses se forment lorsque ces matériaux sont rares. Or ici, la planète rocheuse semble s’être formée après ses voisines riches en gaz, dans un environnement appauvri.
C’est un rappel que même les modèles les mieux établis peuvent échouer lorsque les conditions sous‑jacentes changent. Et c’est précisément le défi auquel l’Europe et la Suisse sont confrontées aujourd’hui : des hypothèses économiques de longue date sont réordonnées par la rareté structurelle, la fragmentation géopolitique et l’accélération technologique.
II. L’économie des modèles brisés
Les marchés financiers, comme les systèmes planétaires, reposent sur des principes d’ordre. Or nombre des hypothèses macroéconomiques européennes, inflation stable, flux énergétiques prévisibles, commerce sans friction, équilibre démographique, ont été mises sous tension ou inversées au cours de la dernière décennie.
1. Inflation, fragmentation et test de crédibilité pour la BCE
Le choc inflationniste de la zone euro n’était pas censé se produire. Pendant des années, la BCE a peiné à ramener l’inflation vers 2 %. Puis, en 2022, elle a bondi à 10,6 %, un record historique. La Suisse, habituellement protégée, a vu son inflation atteindre 3,5 %, son plus haut niveau depuis près de 30 ans.
La réponse politique a été tout aussi inédite :
- La BCE a relevé ses taux de 450 points de base en 18 mois
- La BNS a relevé ses taux de –0,75 % à 1,75 %, mettant fin à l’ère des taux négatifs
- Les spreads souverains européens se sont écartés, révélant la fragilité de l’union monétaire
Le modèle a cédé. L’environnement a changé.
2. L’inversion énergétique européenne
Le système énergétique européen a connu son propre moment « inside‑out ». L’hypothèse d’un gaz russe bon marché et abondant s’est effondrée du jour au lendemain.
- Les flux de gaz russe par pipeline vers l’UE ont chuté de plus de 80 % entre 2021 et 2023
- Les importations de GNL ont explosé, faisant de l’UE le premier acheteur mondial
- Les prix de l’électricité en Allemagne ont culminé à 700 €/MWh au plus fort de la crise
- La Suisse a accéléré les investissements hydroélectriques et solaires pour réduire sa dépendance
La séquence s’est inversée : les renouvelables et le renforcement des réseaux, autrefois considérés comme des priorités de long terme, sont devenus urgents.
3. Démographie, pénurie de main‑d’œuvre et stagnation de la productivité
Le profil démographique européen est désormais une contrainte structurelle :
- La population en âge de travailler de la zone euro diminue de 0,3 % par an
- La Suisse fait face à des pénuries aiguës dans la santé, l’ingénierie et l’informatique
- La croissance de la productivité dans l’UE n’a été que de 0,7 % en moyenne sur dix ans
La rareté n’est plus un phénomène cyclique ; elle devient un principe organisateur.
Le parallèle avec le système LHS 1903 est frappant : lorsque les ressources se raréfient, l’ordre des résultats change.
III. La perspective : investir dans une Europe non linéaire
La découverte de LHS 1903 est une étude de cas sur la manière dont les systèmes complexes réagissent lorsque les hypothèses se heurtent à la réalité. Pour l’Europe et la Suisse, trois implications structurelles se dégagent.
1. L’économie de transition non linéaire de l’Europe
Le continent entre dans une décennie marquée par les discontinuités :
- L’adoption de l’IA accélère à partir d’un niveau bas ; l’Europe ne représente que 7 à 10 % des investissements mondiaux en IA
- Les dépenses de transition énergétique dans l’UE devraient dépasser 600 milliards d’euros par an d’ici 2030
- Le retour de la politique industrielle, avec le Net‑Zero Industry Act et les initiatives suisses d’autonomie stratégique
L’extrapolation linéaire devient dangereuse. La transition européenne sera irrégulière, heurtée, mais riche en opportunités.
2. Des modèles adaptatifs pour un continent fragmenté
Tout comme les astronomes doivent réviser leurs théories de formation, les décideurs et investisseurs européens doivent passer de cadres déterministes à des systèmes adaptatifs et riches en données.
- Données en temps réel des marchés électriques
- Indicateurs haute fréquence sur les salaires et les postes vacants
- Modélisation des risques de chaîne d’approvisionnement pilotée par l’IA
- Tests de résistance scénarisés pour l’énergie, le climat et la géopolitique
La Suisse, forte de son pragmatisme institutionnel, est bien placée pour mener cette transition, à condition d’investir massivement dans les infrastructures numériques et la gouvernance des données.
3. Le rôle européen dans l’économie spatiale en expansion
La découverte de LHS 1903 découle d’une capacité d’observation croissante, un domaine où l’Europe et la Suisse disposent d’atouts stratégiques.
- Le budget spatial de l’UE dépasse 16 milliards d’euros pour 2021–2027
- La Suisse est un contributeur clé aux missions de l’ESA, dont Cheops
- Le marché européen de l’observation de la Terre croît de 10 à 12 % par an
- Les données climatiques spatiales deviennent essentielles pour la conformité réglementaire (CSRD, taxonomie)
Chaque découverte inattendue augmente la valeur de la suivante. Le secteur spatial européen devient un actif informationnel cumulatif, et un levier géopolitique.
Conclusion : l’avenir de l’Europe ne se formera pas dans l’ordre
Le système LHS 1903 rappelle que l’univers ne s’assemble pas toujours selon nos attentes. L’économie européenne non plus. La prochaine décennie récompensera les investisseurs capables de reconnaître que la rareté, la séquence et les mutations structurelles peuvent inverser des schémas établis de longue date.
En astronomie, une planète rocheuse s’est formée là où elle « n’aurait pas dû ». En Europe, les prochains gagnants pourraient émerger de secteurs longtemps considérés comme épuisés : infrastructures énergétiques, automatisation industrielle, technologies climatiques, données spatiales.
L’avenir, autrement dit, pourrait bien se construire à l’envers.
