Lecture rapidePendant des années, l’idée de « taxer les robots » a fasciné ou inquiété les économistes et les décideurs politiques. Aujourd’hui, avec l’IA et l’automatisation extrême, ce débat refait surface sous une forme plus subtile : la vraie question n’est plus de punir les machines, mais de repenser la manière dont nous redistribuons la valeur créée par l’automatisation et dont nous maintenons un modèle de société viable et motivant. |
Autrefois, nous imaginions les robots comme des bras métalliques remplaçant les ouvriers d’usine. Aujourd’hui, ils existent sous forme de lignes de code remplaçant des analystes, des marketeurs, voire des rédacteurs. Le débat sur la « taxation des robots » n’a jamais vraiment porté sur les machines, mais sur l’équité. Alors que l’IA commence à réécrire les règles de la productivité, il nous faut décider si la société évoluera avec elle; ou regardera le progrès dépasser les individus.
Quand la technologie change de visage
Dans les années 2010, les robots étaient industriels, mécaniques, confinés aux chaînes de montage. Aujourd’hui, ils sont cognitifs : ils écrivent, programment, anticipent et recommandent.
- La productivité ne dépend plus seulement des travailleurs humains, mais de systèmes hybrides homme–machine qui apprennent et s’améliorent de manière autonome.
- L’automatisation touche désormais les professions intellectuelles et créatives, remettant en cause les notions traditionnelles de travail, de productivité et de rémunération.
- Le véritable enjeu n’est plus la technologie elle-même, mais la redistribution de la richesse et des compétences qu’elle génère.
Selon des analyses récentes, l’IA pourrait ajouter plus de 900 milliards de dollars de bénéfices nets au S&P 500, augmentant potentiellement sa capitalisation boursière de 13 000 milliards de dollars. Pourtant, cette croissance est non linéaire, la technologie progresse plus vite que les institutions ou les individus ne peuvent s’adapter. Le véritable goulot d’étranglement n’est pas la puissance de calcul, mais la préparation humaine.
Exemple extrême : Elon Musk et Tesla
Elon Musk ne reçoit ni salaire ni prime. Sa rémunération, un plan d’actions potentiellement évalué à 1 000 milliards de dollars sur dix ans, reflète une économie où la création de valeur est liée aux machines et au capital, non au travail. Les usines ultra-automatisées de Tesla démontrent comment la richesse découle de plus en plus du code, des algorithmes et des systèmes automatisés, tandis que la part de valeur créée par les travailleurs humains diminue.
Ce modèle illustre un risque sociétal majeur : lorsque la productivité se détache de l’emploi, la distribution des revenus se dérègle, concentrant la richesse au sommet de la pyramide de l’automatisation.
Du fordisme à aujourd’hui : le cycle vertueux brisé
Le fordisme reposait sur un contrat social simple : ceux qui produisent doivent avoir les moyens de consommer.
- Salaire équitable → consommation → croissance → stabilité.
Aujourd’hui, ce cycle se brise. Le travail ne paie plus en proportion de la production, car ce sont les machines, non les hommes, qui génèrent une part croissante de la valeur. Les subventions ou transferts ne suffisent plus à combler cet écart.
Comme l’a observé Jeff McMillan (Morgan Stanley) : « Nous possédons une Ferrari, mais nous tournons en rond. » L’obstacle n’est pas la technologie, mais l’éducation. Les organisations et les sociétés manquent de capacité pour exploiter pleinement l’IA, tout comme les ouvriers de la première révolution industrielle manquaient d’accès à la formation et aux outils.
Pour reconstruire ce cycle vertueux, l’éducation et l’inclusion doivent remplacer la redistribution comme leviers principaux d’équilibre social. Les citoyens doivent devenir des participants actifs, non de simples bénéficiaires, de l’économie de l’IA.
La redistribution au XXIᵉ siècle
Repenser la redistribution, ce n’est pas simplement taxer l’automatisation. C’est considérer l’IA comme un acteur productif, qui contribue au bien collectif par sa production et la valeur qu’elle crée.
- Canaliser les bénéfices de l’automatisation vers les infrastructures partagées, les biens publics et l’éducation collective, plutôt que vers de simples transferts fiscaux.
- Construire un nouveau modèle social qui récompense la collaboration homme–IA, et pas seulement la propriété des machines.
- Reconnaître que chaque révolution technologique, du mainframe à Internet, a multiplié la valeur par dix, mais aussi élargi les inégalités jusqu’à ce que la société s’y adapte.
L’histoire le montre : la première phase de chaque cycle technologique construit l’infrastructure ; la seconde construit l’inclusion. Nous entrons maintenant dans cette seconde phase avec l’IA.
Horizon 2030–2035 : un nouveau contrat productif
D’ici 2030–2035, la frontière entre travail humain et travail machine s’effacera encore davantage.Les « travailleurs augmentés » coordonneront des agents intelligents capables de raisonner et d’agir de manière autonome — les systèmes d’IA « agentiques » déjà testés dans les grandes entreprises mondiales.
La question ne sera plus « Faut-il taxer les robots ? », mais plutôt :
- Comment redistribuer équitablement la richesse créée par les systèmes hybrides ?
- Comment éduquer et autonomiser les individus pour qu’ils prospèrent aux côtés des technologies intelligentes ?
- Comment préserver la motivation et la dignité dans un monde où les machines nous surpassent dans de nombreuses tâches cognitives ?
Le défi du capitalisme de demain sera de bâtir un modèle symbiotique, où l’automatisation renforce la valeur partagée, où l’éducation nourrit l’adaptation, et où le sens humain reste au cœur du progrès.
Le dividende humain
L’avenir de l’automatisation ne se mesurera pas au nombre de tâches que l’IA peut accomplir, mais au nombre de personnes capables de participer à la valeur qu’elle crée. La prochaine grande innovation sociale ne sera pas un nouvel algorithme, mais un nouveau contrat entre les humains et les machines, où l’éducation, l’inclusion et le sens partagé remplacent la peur et l’inégalité.
Taxer l’IA, les riches ou imposer des prélèvements supplémentaires sur les bénéfices des entreprises ne sont que des distractions technocratiques, elles s’attaquent aux symptômes, pas au système.
La véritable révolution consiste à apprendre à la société à prospérer aux côtés des technologies intelligentes, afin que le progrès bénéficie à tous.
